
Le Tarot des Mages occupe une place singulière dans l’histoire des jeux divinatoires français. Édité par la maison Grimaud, ce jeu de 78 cartes reprend la structure classique du Tarot de Marseille tout en introduisant une approche méthodique et rationalisée du symbolisme, notamment à travers l’usage des couleurs. Contrairement aux tarots ésotériques développés par des occultistes comme Oswald Wirth ou Éliphas Lévi, le Tarot des Mages revendique un ancrage dans la tradition graphique ancienne plutôt que dans une reconstruction théorique. Comprendre ses particularités suppose de revenir sur son histoire éditoriale, sa structure iconographique, sa codification chromatique et son usage en cartomancie, tout en le situant par rapport aux autres tarots qui ont marqué le XXe siècle.
Origines historiques et création du tarot des mages
Le Tarot des Mages s’inscrit dans la longue histoire des jeux de tarot, dont les origines remontent à l’Italie du Nord du XVe siècle. Les premiers jeux connus, comme ceux réalisés pour la famille Visconti-Sforza, associaient déjà des atouts figuratifs aux quatre enseignes de bâtons, coupes, épées et deniers. En France, la tradition du Tarot de Marseille s’est développée à partir du XVIIe siècle, avec des jeux notables comme celui de Jean Noblet ou celui imprimé par Nicolas Conver en 1761. C’est cette lignée graphique que le Tarot des Mages entend prolonger, à une époque où le tarot commence à être largement utilisé à des fins divinatoires plutôt que ludiques.
Paul marteau et la révision du tarot de marseille en 1930
Paul Marteau, dirigeant de la maison Grimaud, entreprend en 1930 une révision approfondie du Tarot de Marseille traditionnel. Son objectif n’est pas de créer un jeu radicalement nouveau, mais de clarifier et de systématiser les éléments graphiques hérités des jeux anciens, en particulier leur traitement chromatique. Cette démarche s’inscrit dans un mouvement plus large de codification du tarot, comparable à celui qu’avait entrepris Oswald Wirth pour son propre jeu, mais avec une méthode différente : plutôt que de réinventer les figures, Marteau cherche à en préciser le sens à travers une théorie des couleurs qu’il développera par la suite dans ses écrits.
L’influence de la maison grimaud dans la diffusion du jeu
La maison Grimaud, éditeur historique de cartes à jouer, joue un rôle déterminant dans la diffusion du Tarot des Mages. Sa position d’éditeur établi lui permet de produire le jeu à grande échelle et de le distribuer bien au-delà du cercle restreint des occultistes et des initiés. Cette diffusion commerciale contribue à faire du Tarot des Mages l’un des tarots les plus répandus en France au cours du XXe siècle, aux côtés d’autres éditions du Tarot de Marseille également publiées par des maisons comme Grimaud ou Fautrier.
Rupture avec les tarots ésotériques d’oswald wirth et d’éliphas lévi
Le Tarot des Mages se distingue nettement des tarots ésotériques élaborés par les grandes figures de l’occultisme français. Éliphas Lévi, dans son Dogme et rituel de la Haute Magie, associe le tarot à une tradition hermétique ancienne et en fait la clé de voûte des sciences occultes. Oswald Wirth, de son côté, redessine entièrement les arcanes majeurs pour son Tarot des Imagiers du Moyen Âge, en y intégrant des correspondances kabbalistiques et alchimiques explicites. Le Tarot des Mages prend une voie différente : il ne cherche pas à surcharger les images de nouvelles significations ésotériques, mais à révéler, par la codification des couleurs, une logique qui serait déjà présente dans les jeux anciens.
Contexte occultiste français du début du XXe siècle
La création du Tarot des Mages intervient dans un contexte marqué par un vif intérêt pour l’occultisme en France. Des auteurs comme Stanislas de Guaïta, Gérard Encausse dit Papus, ou encore Oswald Wirth, ont largement contribué à populariser le tarot comme instrument de connaissance de soi et de divination. Ce foisonnement intellectuel explique en partie pourquoi un éditeur comme Grimaud a jugé pertinent de proposer une version du Tarot de Marseille pensée spécifiquement pour un usage divinatoire, tout en conservant une base graphique traditionnelle plutôt que de multiplier les innovations symboliques.
Structure iconographique et composition des 78 arcanes
Comme tous les tarots traditionnels, le Tarot des Mages comporte 78 cartes réparties entre arcanes majeurs et arcanes mineurs. Cette structure, stabilisée depuis plusieurs siècles, constitue le socle commun à l’ensemble des jeux de tarot occidentaux, qu’ils soient destinés au jeu ou à la divination.
Les 22 arcanes majeurs et leur numérotation traditionnelle
Les arcanes majeurs du Tarot des Mages suivent la numérotation classique du Tarot de Marseille, de I à XXI, avec une carte non numérotée : le Mat. On y retrouve les figures emblématiques telles que le Bateleur, la Papesse, l’Impératrice, l’Empereur, le Pape, l’Amoureux, le Chariot, la Justice, l’Ermite, la Roue de Fortune, la Force, le Pendu, l’Arcane sans nom, la Tempérance, le Diable, la Maison-Dieu, l’Étoile, la Lune, le Soleil, le Jugement et le Monde. Cette continuité avec la tradition ancienne distingue le Tarot des Mages des jeux qui, comme certains tarots ésotériques, modifient l’ordre ou l’identité de certaines lames.
Les 56 arcanes mineurs répartis en quatre suites
Les arcanes mineurs se divisent en quatre suites de quatorze cartes chacune : bâtons, coupes, épées et deniers. Chaque suite comprend dix cartes numérales, de l’as au dix, ainsi que quatre figures : le valet, le cavalier, la reine et le roi. Ces enseignes, héritées des jeux de cartes de points italiens et espagnols, sont traditionnellement associées à des domaines symboliques distincts : les deniers renvoient à la matière et aux ressources concrètes, les épées à la pensée et aux conflits, les coupes aux émotions et aux relations, les bâtons à l’énergie et à l’action.
Absence de titres explicites sur certaines cartes clés
Une particularité que le Tarot des Mages partage avec l’ensemble de la tradition du Tarot de Marseille concerne l’arcane XIII, généralement appelée la Mort mais qui ne porte, sur la carte elle-même, aucun nom inscrit dans le cartouche inférieur. Cette absence délibérée de titre invite le consultant à ne pas nommer directement ce que représente la lame, renforçant son caractère mystérieux. Ce choix graphique, hérité des jeux anciens, est conservé dans le Tarot des Mages, qui ne cherche pas à lever cette ambiguïté traditionnelle.
Symbolisme chromatique et codification des couleurs
L’apport le plus distinctif du Tarot des Mages réside dans le traitement systématique des couleurs, considéré par Paul Marteau comme un langage à part entière, capable de transmettre du sens indépendamment même du dessin des figures.
La théorie des couleurs pures selon paul marteau
Paul Marteau développe l’idée que les couleurs employées dans le Tarot des Mages ne relèvent pas d’un choix esthétique arbitraire, mais répondent à une intention précise héritée des techniques d’impression anciennes. Les jeux de cartes historiques étaient en effet colorés au pochoir, avec des teintes franches et limitées, ce qui imposait une simplification chromatique. Marteau reprend cette contrainte technique ancienne et en fait un principe de lecture : les couleurs pures et tranchées portent, selon lui, une signification stable qui vient compléter celle des figures elles-mêmes.
Signification du jaune, du rouge et du bleu dans les arcanes
Dans cette approche, chaque couleur dominante correspond à un registre symbolique particulier. Le jaune est associé à l’intelligence, à la lumière et à l’énergie active. Le rouge évoque la force vitale, la passion et l’action concrète. Le bleu, quant à lui, renvoie à la spiritualité, à l’intériorité et à la dimension réflexive. Cette grille de lecture n’est pas propre au seul Tarot des Mages : elle s’inscrit dans une tradition plus large de correspondances entre couleurs et éléments, que l’on retrouve également dans les interprétations alchimiques et ésotériques du tarot, où les quatre enseignes des arcanes mineurs sont elles-mêmes associées aux quatre éléments classiques.
Fonction mnémotechnique et vibratoire des teintes
Au-delà de leur valeur symbolique, les couleurs jouent un rôle pratique dans la mémorisation et l’interprétation des cartes. En associant systématiquement certaines teintes à certains registres de sens, le Tarot des Mages facilite l’apprentissage des significations pour les praticiens de la cartomancie. Cette fonction mnémotechnique s’accompagne, dans la pensée de Marteau, d’une dimension quasi vibratoire : la couleur agirait directement sur la perception du consultant, au-delà de la simple reconnaissance intellectuelle du motif représenté.
Comparaison avec la palette du tarot de marseille historique
Le Tarot des Mages ne rompt pas avec la palette traditionnelle du Tarot de Marseille, mais il en clarifie et en standardise l’application. Les jeux anciens, produits par différents graveurs et coloristes au fil des siècles, présentaient des variations parfois importantes dans le choix et l’intensité des teintes. En systématisant l’usage des couleurs pures, le Tarot des Mages propose une version plus homogène et plus lisible de cet héritage, sans pour autant s’écarter des grands principes chromatiques déjà présents dans les tarots de Marseille historiques.
Analyse comparative avec le tarot de marseille classique
Si le Tarot des Mages revendique une filiation directe avec le Tarot de Marseille, certaines différences graphiques permettent de le distinguer des éditions plus anciennes, notamment celles issues des travaux de Nicolas Conver.
Modifications graphiques apportées aux figures du bateleur et de la papesse
Le Bateleur, première lame du jeu, conserve dans le Tarot des Mages ses attributs traditionnels : la table chargée d’objets divers, le chapeau en forme de huit couché symbolisant l’infini, la posture solidement campée sur les deux pieds. La Papesse, quant à elle, garde sa tiare pontificale, son livre entrouvert et son trône encadré de deux colonnes. Les révisions apportées par Paul Marteau portent moins sur la composition générale de ces figures que sur la précision du trait et l’harmonisation des teintes, dans un souci de cohérence visuelle avec l’ensemble du jeu plutôt que de réinterprétation symbolique.
Suppression ou ajout d’éléments décoratifs sur les arcanes mineurs
Les arcanes mineurs du Tarot des Mages conservent l’agencement géométrique caractéristique du Tarot de Marseille, où les cartes numérales sont composées par la répétition et la disposition des enseignes plutôt que par des scènes illustrées, contrairement à ce que proposera plus tard le Tarot Rider-Waite-Smith. Cette fidélité à la composition ornementale traditionnelle distingue nettement le Tarot des Mages des jeux qui choisiront d’illustrer chaque carte numérale par une scène figurative.
Divergences dans la représentation de la Maison-Dieu
La Maison-Dieu, seizième arcane majeur, représente traditionnellement une tour frappée par la foudre, d’où sont précipités deux personnages au milieu d’une pluie de grêlons. Cette image, que certains commentateurs rapprochent de la Tour de Babel biblique, est conservée dans ses grandes lignes par le Tarot des Mages. Les variations entre les différentes éditions du Tarot de Marseille concernent surtout des détails de traitement graphique et de coloration, sans remettre en cause la scène centrale ni sa signification d’avertissement face à un bouleversement soudain.
Utilisation pratique en cartomancie et divination
Conçu à une époque où le tarot est déjà largement employé comme outil divinatoire, le Tarot des Mages se prête naturellement aux pratiques de cartomancie qui se sont développées depuis le XVIIIe siècle, notamment depuis les travaux d’Etteilla, premier auteur à avoir publié un jeu de cartomancie en 1735.
Méthodes de tirage spécifiques au tarot des mages
Les méthodes de tirage employées avec le Tarot des Mages reprennent largement les techniques traditionnelles de la cartomancie française. Une pratique courante consiste à étaler les 22 arcanes majeurs retournés et à en faire choisir un certain nombre au consultant, que l’on dispose ensuite dans des emplacements correspondant à différents domaines de l’existence. On mêle ensuite les arcanes restants aux cartes de points pour affiner l’interprétation. Cette approche, héritée des pratiques divinatoires plus anciennes, s’applique sans difficulté au Tarot des Mages en raison de sa fidélité structurelle au Tarot de Marseille.
Interprétation des combinaisons d’arcanes majeurs et mineurs
Dans un tirage, les arcanes majeurs sont généralement interprétés comme les indicateurs des grandes étapes ou des leçons essentielles de la vie du consultant, tandis que les arcanes mineurs éclairent des situations plus concrètes et quotidiennes. La combinaison des deux catégories permet une lecture à la fois globale et détaillée : une carte majeure pose le cadre général d’une situation, tandis que les cartes mineures qui l’entourent en précisent les nuances, qu’il s’agisse de l’action à entreprendre, des émotions en jeu, des réflexions nécessaires ou des questions matérielles concernées.
Rôle des couleurs dans la lecture divinatoire
Dans la pratique divinatoire propre au Tarot des Mages, les couleurs ne sont pas de simples éléments décoratifs : elles participent activement à l’interprétation. Un praticien attentif à la théorie chromatique de Paul Marteau prendra en compte la dominante colorée d’une carte pour nuancer son sens, en complément de l’image représentée et de sa position dans le tirage. Cette dimension supplémentaire distingue la lecture du Tarot des Mages d’une approche qui se limiterait à l’analyse des seules figures.
Postérité et influence sur les jeux de tarot contemporains
Le Tarot des Mages a marqué durablement le paysage éditorial français du tarot, tant par sa diffusion commerciale que par l’influence de sa théorie chromatique sur les pratiques ultérieures de cartomancie.
Héritage du tarot des mages dans les rééditions Grimaud-France cartes
La maison Grimaud, devenue par la suite France Cartes, a continué de rééditer le Tarot des Mages au fil des décennies, en assurant la transmission de ce jeu auprès de nouvelles générations de praticiens et d’amateurs. Cette continuité éditoriale a contribué à faire du Tarot des Mages une référence incontournable aux côtés d’autres éditions historiques du Tarot de Marseille, consolidant sa place parmi les jeux les plus consultés en cartomancie française.
Inspiration pour des créateurs de tarots modernes
La démarche de Paul Marteau, consistant à systématiser le symbolisme des couleurs sans pour autant réinventer entièrement l’iconographie traditionnelle, a inspiré nombre de créateurs ultérieurs. Aujourd’hui encore, il existe une grande diversité de tarots contemporains, allant de rééditions fidèles du Tarot de Marseille à des créations entièrement personnelles, parfois réalisées à la main par leurs propres praticiens. Cette liberté créative, que l’on retrouve aussi bien dans les tarots illustrés autour de thématiques modernes que dans les jeux artisanaux conçus à partir de bristol et de collages personnels, doit beaucoup à des tentatives comme celle du Tarot des Mages, qui ont montré qu’il était possible de retravailler la tradition sans la trahir.